dimanche 19 avril 2015

Avril 1915 : André sort rincé de cette chasse hivernale aux sous-marins ! (récit n°21)



« En mer, à bord du Jules Ferry :
Je t’assure que c’est une drôle de vie que l’on mène. L’on a nos misères aussi et tout cet hiver, il a fait un temps terrible en mer, enfin je m’y suis fait (…) Quand donc cela finira-t-il ?

André Hureau »

Quelle émotion de découvrir cette carte postale datée du 11 avril 1915, adressée à son frère ainé Marcel et à sa belle sœur de Château du Loir ! Un jour d’été, mon cousin Jean-François, petit-fils de Marcel Hureau, qui porte si fièrement son nom, m’a fait ce cadeau inestimable de me la transmettre : « J’ai retrouvé cette carte envoyée par ton grand-père au mien. Elle va te plaire, je crois ! ».

La carte postale d'André non alarmiste adressée à ses parents

Un peu, mon cousin, qu’elle m’a plu cette carte ! Au-delà de l’émotion de retrouver une correspondance de mon grand-père, jusque là inconnue, son contenu nous apprend mille choses. Le ton, d’abord, contrastait avec le commentaire lapidaire et volontairement rassurant de la même carte photo envoyée à ses parents du Lude : Tout va bien, je vous embrasse. André, Malte le 10 avril 1915. Celle-ci avait été précieusement conservée par mon arrière-grand-mère et transmise à sa petite-fille, puis à moi.

hommage au passage à Cabu !

Finalement, quand, il y a vingt ans, j’ai découvert cet univers, j’étais un peu comme Le Grand Duduche, de notre bien aimé et regretté Jean Cabu, quand il découvre la fille du proviseur : emprunté et un peu gauche !




Alors, avec un peu de patience, je me suis replongé dans cette période. J’ai repris mes notes des visites effectuées aux archives de la Marine à Vincennes, à la fin des années 90. Puis, j’y suis retourné, en professionnel cette fois, avec ma tablette et mon Canon.

J’ai scanné toutes les pages des rares livres de l’époque : ceux de l’Amiral Tomazi et de l’Amiral Docteur, trouvés dans une brocante.

La chance m’a souri lors de la dernière Braderie de Lille. Dans cette marée humaine de plus d’un million de badauds, une bonne étoile a guidé mes pas directement vers « le » libraire où je devais poser mon sac. Béni soit, ce vieux Loup de Mer, qui quelques jours auparavant lui avait confié toute sa collection de livres de Marine pile poil dans la période 14-18.


Heureusement, mon neveu m’accompagnait- lui sa passion, c’est l’aviation -,  et nous avons pu porter à deux toutes ces lourdes trouvailles d’une après-midi de pêche miraculeuse : La Guerre Navale racontée par nos Amiraux, trois tomes richement illustrés, les ouvrages de Jean Randier : La Royale et tant d’autres petites revues. Les braderies, c’est plus excitant que de surfer et de commander sur internet !

J’ai relu de nombreuses fois, les vieilles éditions de France des petits récits (jamais réédités depuis, et pour cause) de Paul Chack (car, ce dernier a très mal tourné entre les deux guerres,  il a terminé fusillé en 44!). Mais sa manière faconde de narrer les aventures maritimes - superbement illustrées par l’incontournable peintre de Marine Léon Haffner - en fait un auteur incontournable à qui veut approfondir cette période 14-18 en mer.

Mais aux Archives de Vincennes, il y a des professionnels qui vous aident dans vos recherches. J’y ai découvert des marins se transformant en auteur, quasi anonymes, qui m’ont permis de me plonger véritablement dans cet univers très particulier, voire étranger pour un quidam qui comme moi, n’a guère le pied marin !

Le canonnier Robert Lefay à bord de son Ernest Renan embarqué sur un bâtiment à peine plus récent que celui d’André, a navigué  en alternance dans les mêmes eaux et a mouillé dans les mêmes baies précaires ou dans les rades de Malte ou de Navarin … Ils ont partagé les mêmes galères et ce même quotidien laborieux, stressant et épuisant.

Le récit de ce canonnier m’a permis de me plonger dans l’univers d’en bas des hommes d’équipage. Je me suis même imaginé adulte dialoguant avec mon grand-père, tous deux assis sur le petit muret de la cours de mes parents. Rien à voir avec les récits d’en haut vu de la passerelle ou du Mess des Officiers

J’ai également appris à distinguer le contenu des cahiers de bord et celui des cahiers de navigation






 








J’ai même convaincu ma compagne d’aller en plein hiver (pourtant elle m’avait prévenu que la Méditerranée en février, ce n’était pas top !) sur ce caillou calcaire rocheux, sur l’Ile de Malte.

En février dernier en visite à Londres, elle a bien voulu m’accompagner sur le HMS Belfast qui est amarré sur les bords de la Tamise. J’ai pu enfin me rendre compte de visu, des dimensions et de l’impression que l’on ressent quand on marche pour la première fois sur un bâtiment de guerre. Certes le HMS Belfast est de conception plus récente que le Jules d’André de trente ans, mais ses dimensions sont assez similaires : 190 m de longueur contre 150 pour le Jules Ferry, 20 m de largeur tous les deux et 8 m environs de hauteur du pont aux soutes. Ils peuvent tous les deux accueillir entre 700 et 850 marins et officiers. Bien sûr à quai, je n’ai ni eu le mal de mer, ni eu le besoin de me tenir pour résister aux mouvements de la mer. 

 
HMS Belfast 1936 - 190 m x 20 m
Le croiseur cuirassé 1901- 150 m x 20 m









Mais j’ai tout de même pu parcourir les nombreuses coursives et poser mes yeux de photographe amateur sur les cuisines, la passerelle, les ponts avant et arrière, entrer dans une tourelle de canon, y voir les salles de repos avec les hamacs accrochés aux parois …

J’ai passé plus de trois heures à flâner et parfois me perdre dans ces nombreuses coursives, un peu comme ce visiteur de la rade de Toulon qui, au dos d’une carte postale du Jules Ferry du début du siècle raconte à son ami, qu’il s’est perdu, en compagnie d’un abbé  dans les nombreux couloirs de ce magnifique croiseur cuirassé qu’il a visité.

J’espère pouvoir, un jour, entrer dans la baie de Saint-Pétersbourg où le célèbre cuirassé Aurore trônera de nouveau en 2016, après avoir reçu des soins attentifs dans le chantier naval de Kronstadt.

Je ne devrais pas avoir de mal à convaincre ma compagne, d’aller avec moi, découvrir les magnifiques Bouches de Cattaro (Bouches de Kotor) hier côte Austro-hongroise, aujourd’hui intégrées au Monténégro. La Montagne Noire, je connais celle du Tarn (Ernest Vidal, le fameux blogger :  Un Mazamétain en 14 18, le grand-père de ma compagne, en est originaire), mais pas le pays Monté Négro… 


Le port d’Antivari n’avait pas de secret pour André, et ce n’est pas un boBard (Antivari, se dénomme aujourd’hui Bar). A bord de son Jules, il a moult fois accompagné les convois de transports allant ravitailler - sous la menace des sous-marins et des avions autrichiens - les monténégrins qui criaient famine. Mais cette minuscule principauté à deux pas de la Dalmatie - pays rêvé pour un amateur, comme moi, d’Hergé - n’avait pas de marine, ni d’armée pour se protéger. Et ce Prince aux grosses bacchantes, Nicolas 1er, était un allié depuis longtemps de la France et surtout de la Russie dont une des filles était mariée à un Grand Duc. 

D’ailleurs, le Jules Ferry, avait une dette envers l’héritier du trône de ce petit  état des Balkans. En le recevant à bord en grandes pompes, quelques années auparavant, l’échelle de coupée du croiseur cuirassé avait eu l’honneur d’être à la une de la célèbre revue Illustration en date du 15 janvier 1910…



Revenons à avril 1915…

André est rincé, mais heureux de se poser au début de ce printemps à Malte. Sortir, enfin, de trois saisons passées à jouer les essuie-glaces dans une mer peu hospitalière où de nombreux navigateurs se sont cassé les reins et ce, bien avant lui. Certes, il a vu du pays et fait un beau voyage, mais tel un Ulysse, il a navigué sur une mer hostile et a fait de très mauvaises rencontres.  


Cet été et à la fin de l’automne, deux torpilles auraient pu lui coûter la vie !

Le 18 août 1914 à l’entrée du canal d’Otrante, l’Autriche venait à peine d’entrer en guerre contre la France, qu’une torpille de sous-marin autrichien ratait de peu le croiseur d’André. Sans une prompte manœuvre du Commandant Cuxac, le Jules Ferry et ses 750 marins auraient pu connaître un triste sort.

Deux mois et demi plus tard, le 3 novembre 1914, il en sera de même cette fois devant Les Bouches hostiles de Cattaro.

Encore une fois, ce diable de Toulousain, le Capitaine de Vaisseau Cuxac, a su merveilleusement manœuvrer pour éviter cette terrible torpille. Je ne remercierai jamais assez ces instructeurs de l’École des Officiers de la Borda d’avoir su révéler la vocation de ce marin. Il peut continuer à dormir en Paix, celui qui a obtenu son Bac en 1881, signé de la main de Jules Ferry. Il repose pour l’éternité, après une carrière bien remplie et une retraite méritée, quelque part dans la terre d’un village du Sud de la France (malgré mes recherches, je n’ai pas encore trouvé trace de ces descendants).

Son ami le Capitaine de Vaisseau André, Commandant du Léon Gambetta - le Vaisseau Amiral-, n’aura pas cette chance de pouvoir cultiver son jardin, une fois la guerre terminée. A la fin de ce mois d’avril, c’est en tenue de marin qu’il tentera en pleine nuit de sauver, en vain, son cher Léon et ses 850 travailleurs de la Mer.

La nuit sur terre, tous les chats sont gris, en mer aussi tout est sombre. Comment distinguer la pointe d’un périscope, autant chercher une aiguille dans une botte de foin !

Déjà en plein jour, il faut des yeux de lynx, à la vigie tout en haut de son mât, pour repérer le moindre mouvement suspect à la surface de l’eau. La plupart du temps, il s’agit heureusement de l’agitation d’un joyeux marsouin qui chasse ou s’amuse au ras de l’eau… Alors, éclate, aussitôt jouées les notes de clairon d’arrêt du branle-bas de combat, une joyeuse rigolade qui se répand comme une traînée de poudre parmi les 400 marins des bordées de veille.

D’août 1914 à Noël, par dix fois, l’armée navale a reçu l’ordre d’appareiller et de naviguer sur la Mer Ionienne puis de remonter l’Adriatique à la rencontre de navires ennemis. La consigne, intercepter l’armée navale autrichienne qui va sortir de ses bases. Foi d’Officiers du Ministère, c’est sûr, les autrichiens veulent en découdre et vont sortir… Mais à Paris, ils ont tort : après l’attaque  du 16 août 1914, où trois bâtiments autrichiens ont été surpris devant Antivari, l’armée navale austro-hongroise s’est bien gardée d’aller défier les navires français et anglais supérieurs en nombre et en puissance quand ils sont tous réunis.

En tout et pour tout, seul un petit croiseur autrichien La Zenta  a été coulé trois jours après la déclaration de la guerre avec l’Autriche-Hongrie. Ce n’est pas glorieux pour nous, un marteau pilon pour écraser une mouche, écrira l’aide de camp du Commandant en Chef, l’Amiral Docteur.


Le croiseur autrichien la Zenta coule !
Et oui, le 16 août 1914, à 8h30, le groupe des cuirassés de l’Entente aperçoit la fumée de deux torpilleurs et d’un croiseur de poches. Ces derniers, surpris, évaluent très vite le rapport de force défavorable, et s’enfuient en redoublant leurs chaudières de combustibles. Pris de vitesse, le Commandant autrichien de La Zenta fait face et assume le combat qu’il sait inégal. Ses obus tombent au mieux 300 mètres au devant de ses ennemis. Le cuirassée Courbet de l’Amiral Boué de Lapeyrère  n’en fera qu’une bouchée … de canon. La Zenta coule rapidement. Il s’en suit une confusion entre les commandements français et anglais pour aller secourir les malheureux jetés à la mer. Seulement 136 hommes sur 324 seront sauvés par des embarcations monténégrines. Ils y seront internés jusqu’à la reddition du Royaume du Monténégro en 1916.

Le soir même, le Président Raymond Poincaré devra se contenter de ce maigre bilan en lisant le télégramme. C’est lui-même qui le relate dans ses mémoires : A 23 heures 30, on me remet un télégramme expédié de Malte à 21 heures 50 et signé de l'amiral Boué de Lapeyrère :
« J'ai surpris ce matin devant Antivari, en venant à la fois par nord-ouest et sud, croiseur type Zenta et torpilleur qui tenaient blocus. Croiseur a été coulé. Torpilleur paraît avoir réussi à s'enfuir. Je vais reprendre poste observation entrée mer Adriatique en ravitaillant sur place les bâtiments. »
Ainsi se succèdent une dizaine de montées dans l’Adriatique sans réel combat. Et ce, aux prix de fortes fatigues des hommes et des machines. Ces machines d’acier sont de gros consommateurs d’énergie, leurs chaudières brûlent au total 5000 tonnes de charbon par jour et mille tonnes de pétrole.

Pour pouvoir charbonner à quai en paix, il faudrait disposer d’un port ou d’une rade amie. Mais Toulon est à 1800, Bizerte à 1250 et Malte à 900 kilomètres. Pas question de demander l’hospitalité à l’Italie qui est neutre pour l’instant, ni à la Grèce. Pourtant, les Français aimeraient bien accoster sur une île d’Albanie ou de Corfou.

En l’absence d'un port, au moins une fois par semaine, le Jules Ferry - comme ses compagnons d’infortune - a rendez-vous dans une crique ou à l’abri d’un éperon rocheux pour charbonner en toute hâte. C’est un exercice qui nécessite normalement de longues heures pour arriver à satisfaire l’ensemble des soutes à charbon. Durant cette période on charbonne partiellement, et pour moins consommer on ralentit la cadence et on navigue bien souvent à moins de 10 nœuds.

La nuit, le Jules Ferry comme ses compagnons ralentissent encore l’allure et avancent tous feux éteints, seulement guidés par la ratière du bateau-amiral Léon Gambetta, un petit feu placé à l’arrière qui n’est visible que dans l’axe de la marche. Mais à cette petite allure, ils le savent, ils sont vulnérables aux attaques sournoises des sous marins.

Quand l’armée navale se déplace, chaque division qui est composée de trois croiseurs cuirassés et de plusieurs torpilleurs se déploient en râteau pour éviter les tirs de servir de cible. Par un mouvement bien huilé, le Jules Ferry se place constamment en ligne de file derrière le Léon Gambetta, chef de la  2ème division légère ; le Victor Hugo fermant la marche. A bord, l’officier de garde navigue obligatoirement en zigzag.


Chaque matin vers 7h, quand ils sont en mer, le Jules et le Victor doivent signaler à leur chef le Léon grâce à la radio sans fil, leur position, l’état des réserves en charbon et le nombre de malades. 
Toute la journée, des sans fil sont échangés entre  les différents navires et avec la terre. Les matelots reconnaissent ce bruit si particulier des antennes qui crépitent au moindre message reçu. Pour la plupart, ces messages sont codés, seuls les timoniers et certains officiers savent les déchiffrer.

Le matin, la bordée de service découvre les dernières nouvelles du front qui sont affichées sur le pont milieu. Elles sont assez rarement bonnes ces temps-ci, même si les communiqués officiels évitent soigneusement les annonces alarmistes, mais les hommes ne sont pas dupes.

Après la bataille de la Marne, le front s’est figé de Nieuport à la frontière suisse. La vingtaine de nordistes et de picards affectés à bord s’inquiètent sur le sort des leurs, coincés en zone occupée. Pour la plupart, ils n’ont plus aucune nouvelle de leurs parents. Ils envient leur congénères des autres régions de France ou d’Outre-mer qui reçoivent régulièrement des nouvelles et des colis réconfortants. André fait parti des heureux, sa famille lui envoie chaque semaine au moins une lettre, un colis et de l’argent par mandat.

J’ai eu le plaisir de découvrir aux archives de Vincennes, plusieurs fois sa signature sur le livre du vaguemestre. La somme, l’adresse de l’expéditeur et la date de la remise de l’argent y figurent.

Il faut s’imaginer le circuit assez « sportif » que font toutes ces correspondances pour arriver à bon port. Regroupés à Marseille ou à Toulon, elles vont directement à Malte ou à Bizerte où de là, un navire ravitailleur ira de navire en navire porter les colis. Parfois il y a des erreurs, et la déception est alors immense à bord quand le courrier n’arrive pas à l’heure dite.

Grâce à ces courriers, André a appris que parmi ces trois frères engagés sur le front, Gaston âgé de 23 ans a été blessé dès le début de la guerre, à plus de 2000 km plus au Nord, dans une des batailles durant la période dite de  course à la mer.

En octobre 1914, à Andéchy dans la Somme, Gaston est blessé gravement à la jambe. Il a réussi à rejoindre le bon côté du front, avant que l’ennemi ne le trouve, en se traînant tant bien que mal et en s’extirpant d’un champ de choux.

Gaston Hureau blessé à Andechy dans la Somme en octobre 1914
André se souvient bien de l’arrivée de cette lettre d’Hélène, sa mère, lui annonçant cette nouvelle angoissante. Ce jour-là, il était déjà un peu nostalgique de voir son ami sarthois de Sablé sur Sarthe, Prosper Roiné, quitter le Jules Ferry, pour rejoindre Toulon dans l’attente d’une nouvelle affectation. Rejoindra-t-il, comme d’autres copains volontaires, la brigade des fusiliers marins du Contre Amiral Ronarc’h qui se battent comme des héros entre Nieuport et Ypres ?

Pendant ce temps-là, André se morfond sur son bateau : ce n’est pas une vie de tourner sans cesse en rond du matin au soir sur une mer sans port d’attache, pendant que les nôtres se font hacher menu sur les champs de bataille de l’Aisne, de l’Artois ou de l’Yser.

Outre la surveillance des éventuelles sorties des Autrichiens, l’armée navale doit ravitailler les monténégrins qui pâtissent du blocus implacable des forces de l’Alliance. Plus tard, elle devra aider à évacuer l’armée serbe. Le Jules est souvent de la partie pour accompagner les nombreux convois chargés de blé ou de tant d’autres choses pour les alliés monténégrins. 

C’est dans ce va et vient incessant que le 3 novembre 1914, le Jules Ferry a dû éviter, pour la seconde fois, une torpille. Joseph Adam, ce fusilier marin finistérien de Ploudalmézeau, peut écrire à sa femme dans une lettre de fin novembre :

Le Jules Ferry a évité une torpille à 15 mètres, d’un sous-marin en plongée raté par le Waldeck (Rousseau). Il a pris 3 navires de contrebande de guerre et capturé des passagers.
Mais l’ennemi, aidé par son allié allemand, perfectionne ses engins sous-marins.

A l’approche de Noël, le 21 décembre 1914, à hauteur de Brindisi, le grand et beau cuirassé Jean Bart, tête d’une interminable file de forteresses d’acier, échappe de peu aux tirs du tout nouveau sous-marin autrichien U-12. Touché heureusement à l’avant, sa conception plus récente que celle du Léon, du Jules ou du Victor en fait un navire très solide et compartimenté. La voie d’eau a pu être comblée provisoirement. Les collègues d'André, charpentiers du Jean Bart ont travaillé dur pour colmater la voie d’eau. Le cuirassé peut  rejoindre Malte pour y subir des réparations. Plus de peur que de mal, mais pour combien de temps encore ?

Le Jean Bart, lourdement touché doit être réparé à Malte (ici photo prise à Brest)
Après cette date, début 1915, l’amiral maintient ses bateaux plus au Sud, c’est la fin du blocus rapproché. On ne s’aventurera plus si souvent près des côtes autrichiennes. Mais rien ne change, toujours cet ennui et la flotte austro-hongroise qui se sait plus faible et attend de voir l’évolution des combats terrestres, reste immobile. Une fois sortis de l’Adriatique, qu’auraient fait les Autrichiens qui ne disposaient d’aucune base ? La flotte autrichienne est finalement emprisonnée à Pola d’où sortent uniquement les sous-marins rêvant d’accomplir des exploits dans la Basse-Adriatique.

A bord du Jules, le vent d’hiver est glacial, le bora, descendu des sommets neigeux, souffle en tempête depuis de trop nombreux jours.  André en a un peu assez de bouffer du vent toute la journée, après avoir subi cet été le sirocco venu d’Afrique. Ils sont obligés, lui et ses camarades, d’affronter les tempêtes hivernales de l’Adriatique et de la mer Ionienne.  

En janvier 1915, l’Amiral Boué de Lapeyrère se résigne enfin à accepter la demande répétée du Capitaine Cuxac pour que le Jules Ferry rejoigne l’arsenal de Toulon afin d'y subir des réparations.


Le Capitaine Cuxac, Commandant du Jules Ferry

Le 8 janvier, il entre en rade de Toulon. Et il était temps, le pauvre Jules n’en pouvait plus. Il traînait difficilement sa lourde carcasse. Sa fière allure qu’il avait quand, il y a cinq mois, il quittait avec toute l’armada la rade de Saint-Mandrier, il l’a perdu dans ces combats inégaux contre Dame Nature.

Joseph Adam peut de nouveau écrire fièrement à sa femme de Ploudalmézeau en annonçant que :

Le Jules Ferry est arrivé à Toulon le 8 janvier : le 5 on le prétendait perdu corps et biens. Une photo des 5 « ploudals » du bord prouvera bientôt leur santé. 

Un mois, il restera un mois à Toulon pour y subir des réparations. Tout comme André et ses camarades, le Jules va pouvoir se refaire une santé avant d’affronter de nouveau les vents mauvais, début février 1915.

Durant son séjour forcé à Toulon, André a le plaisir de souhaiter ses 22 ans, le 6 janvier 1915. Pour l’occasion, il a invité tous les Sarthois du Jules. Ensemble, ils trinquent à leur  santé, André  lève son verre en direction de la Méditerranée en pensant à Eugène Lebreton, matelot sur le Léon Gambetta né trois mois avant lui et qu’il a croisé dans les rues de La Flèche avant la guerre et au 2ème dépôt de Brest lors de leur période d’instruction.  Par la même occasion, il pense également aux deux beaux-frères sarthois, mariés avec les sœurs Jacque, engagés depuis plus de vingt ans dans la marine et tous deux mécaniciens sur le Léon, René Guérin et Albert Paissac. Il a croisé de nombreuses fois ce grand gaillard d'Albert, installé à deux pas de son frère ainé, à Château du Loir.

Quelques semaines plus tard, toujours en janvier lors d’une permission, il apprécie l’invitation dans un bar du quartier chaud du port, de son copain canonnier et marin comme lui sur le Jules Ferry, André Boisron, originaire de Rochefort et né comme lui en janvier 1893. Ils sont rejoints par Georges Jean, quartier-maître armurier, âgé également de 22 ans. Les cinq gars de Ploudalmézeau, y sont déjà installés pour arroser la réussite du brevet supérieur de canonnage d’un des leurs, le futur second-maître, Etienne Falhum. C’est beau à 22 ans, l’âge où on a vraiment envie de vivre de bons moments et de ne pas penser à la guerre !

Les cinq gars de Ploudalmézeau font la UNE de Le Patro de leur village
Pourtant, il faudra bien s’y résoudre, et remonter sur le pont de leur croiseur cuirassé…

Et les semaines qui arrivent seront encore terribles pour encore longtemps.

Chaque mois apportera alors son lot de mauvaises nouvelles :

Déjà, le 15 janvier le sous-marin français Saphir s’échoue et est capturé dans les Dardanelles.

Le 24 février, c’est le contre-torpilleur la Dague qui saute sur une mine à l’entrée d’Antivari au Monténégro

Le 18 mars, c’est au tour du Bouvet de sauter sur une mine en se repliant lors de l’attaque franco-anglaise dans les Dardanelles. Les croiseurs anglais l'Irrésistible et l’Océan ne résisteront pas non plus aux assauts des mines déposés par les Turcs. Au total, on dénombre près d’un millier de morts parmi les marins français et anglais. Les Anglais s’en sortent beaucoup mieux avec leurs cloisons étanches et leurs collets de sauvetage qu’ils portent quasi jour et nuit. L’armée navale française n’en a pas !

Que va nous réserver avril ?

Rien de bon ! A en croire les prémonitions de l’Amiral Sénès. Au Capitaine de Frégate Somborn, qui quittait le Léon Gambetta pour une nouvelle affectation, il lui confie en le raccompagnant à l’échelle de coupée :

Je vous fais mes adieux, Somborn, vous ne me reverrez plus.

photo de marins inconnus du Léon : Hommage aux 684 hommes morts suite au torpillage du Léon Gambetta le 27 04 15
La suite, vous la découvrirez très prochainement dans le prochain récit n°21

Quand ils apprennent la mort de leur camarades du Léon Gambetta, tous les hommes du Jules, leurs rendent hommage. Une pensée pour ces Hommes et également à tous ceux et à toutes celles qui, un siècle après,  meurent encore dans la Méditerranée !